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3. Le roman de Dumitru Almas : Comoara Brâncovenilor (Le Trésor de Brancoveni)

Si on regarde de près le roman de Dumitru Almas, Comoara Brâncovenilor (Le Trésor de Brancoveni), publié en 1977 et sous-intitulé roman historique, on verra qu’il ne correspond presque pas du tout au canon scottien de ce genre, tel qu’il a été établi par Georg Lukacs.

Le sujet est assez simple : la famille du prince Constantin Brancoveanu se prépare pour les noces de beizadea Radu. La famille, nombreuse, était composée de Constantin, prince de la Valachie, qui approchait la soixantaine, de son épouse, Maria, et de ses fils et filles : Constantin, Stefanita, Radu, Matei, Safta et Balasa.

Constantin Brancoveanu (1654-1714) a réussi diriger la Valachie pendant 26 ans, par des ruses diplomatiques et par le pouvoir de l’argent, car on estimait qu’il avait une fortune fabuleuse. Jusqu’à 1709 il a réussi à maintenir une politique équilibrée entre l’Empire Ottoman, dont il était vassal, et l’Empire Allemand ; avec ce dernier, le prince roumain a signé plusieurs accords secrets. Pour ses services, Brancoveanu a reçu plusieurs domaines et titres nobiliaires de la part du Saint Empire Romain de nation germanique.

Pendant la guerre russo-turque de 1710-1711, il a promis son aide au tsar Pierre le Grand, mais a adopté une attitude expectative, sans vouloir s’impliquer réellement dans les conflits armés. Grâce à son manque d’implication, les Turques ont vaincu l’armée russe et le tsar a dû signer le traité de paix.

En 1711, les parents de Brancoveanu, les boyards de la famille Cantacuzène (les Cantacuzènes), se sont révoltés contre lui. Brancoveanu préparait les noces de son fils Radu. La mariée était Ana, la fille d’Antioh Cantemir, le frère de Dimitrie Cantemir, l’ex-voïvode de la Moldavie, qui était parti avec le tsar pour la Russie, après la guerre russo-turque. Le sultan a communiqué à Brancoveanu qu’il était d’accord avec ce mariage, puis l’a accusé de trahison et l’a obligé à partir à Constantinople. Le sultan a confisqué les richesses de Brancoveanu et a tué celui-ci et ses quatre fils (Constantin, Stefanita, Radu et Matei) et son gendre, Ioan Vacarescu.

Un moment particulièrement émouvant dans cette histoire est représenté par l’exécution de Brancoveni. On leur a demandé de renoncer à leur religion chrétienne et de se convertir au mahométanisme pour garder leurs vies. Ils ont tous refusé, sauf Matei, le plus jeune, qui avait 12 ans, et qui a demandé la permission de son père de renoncer à sa religion. Celui-ci n’a pas voulu la lui accorder, il a vu mourir tous ses fils, puis il a été exécuté. C’est la raison pour laquelle les Brancoveni ont été canonisés par l’Eglise Orthodoxe Roumaine.

Le roman de Dumitru Almas présente les derniers moments de la vie de Brancoveni, en commençant par les préparations pour les noces de prince Radu, qui sont bouleversées par l’arrivée de Mustafa aga, l’émissaire du sultan, qui fait détrôner Constantin Brancoveanu, confisque toutes ses richesses et fait partir les Brancoveni pour Constantinople, pour attendre le jugement du sultan.

Les conflits secondaires présentent le complot des Cantacuzènes contre Brancoveanu, une histoire d’amour (finie) entre Radu Brancoveanu et Pauna, la femme de Stefan Cantacuzène, l’amour pur de Radu pour Ana Cantemir, sa future épouse, et, surtout, la lutte pour trouver et garder le trésor de Brancoveni, qui consistait en trois bijoux que la princesse Maria fait présent à sa future belle-fille, Ana, et qui symbolisent les trois pays roumains : la Valachie, la Moldavie et la Transylvanie. Le message (et la thèse) est évident : Brancoveanu a lutté en fait non pour garder le droit de régner ou pour accroître la fortune de sa famille, mais pour préserver, tant que les conditions historiques lui permettaient, l’union des pays roumains. Le roman historique finit là et on voit naître un roman à thèse et en même temps un roman d’aventures avec des éléments fantastiques et sensationnels.

Tout d’abord, le héros que D. Almas choisit pour son roman est plutôt un personnage collectif : les Brancoveni. L’un des membres de cette famille nous retient l’attention : il s’agit de Radu Brancoveanu, le fils du prince Constantin. Le héros de ce roman n’est donc pas un homme « moyen », il est une figure historique importante.

La description des mœurs est réduite à quelques lignes : le narrateur omniscient nous présente, par l’intermédiaire d’un monologue intérieur, la jeunesse tempétueuse de beizadea Radu, qui était souvent accompagné par son ami Radu Dudescu, ses aventures galantes et son histoire adultérine avec Pauna, l’épouse de Stefan Cantacuzène (cousin de Constantin Brancoveanu), puis il recourt à des évocations des personnages principaux, qui, au lieu de porter des discussions normales pour les membres d’une famille, ne font que remémorer toute sorte d’événements historiques majeurs et mineurs liés au nom de Brancoveanu.

Même dans des moments où ils subissent des peines atroces (ils sont battus, privés d’eau et de nourriture,  torturés par brûlure), ils ne font autre que raconter des événements de l’histoire de leur famille : en 1700, les boyards moldaves étaient venus pour se plaindre à Brancoveanu de la conduite de son gendre, Constantin Duca, prince de la Moldavie, le conseil que son oncle, Constantin Cantacuzène, a donné à Brancoveanu, de ne pas accepter de régner en Moldavie, le fait que Brancoveanu a toujours défendu les Roumains de Transylvanie, ses actes de charité, les édifices qu’il a fait bâtir. Le mécanisme psychologique qui les pousserait à ces actions serait une sorte de logorrhée, un désir de parler très difficile à comprendre (« un nestăpânit chef de vorbă, greu de înțeles », ALMAS, D., 1977 : 145). Le prétexte est très faible et témoigne du désir de l’écrivain de faire œuvre d’historien dans un texte littéraire, ce qui nuit, bien sûr, à ce dernier.

Les mœurs des boyards roumains sont réduites à une longue suite de trahisons, qui ont pour but toujours la même chose : le pouvoir politique et la débauche. Une lueur d’espoir apparait dans les instants où Radu ou Ancuta (Ana Cantemir) parlent du fait qu’eux aussi, les nobles, les boyards, sont coupables pour l’état actuel, parce que les grandes familles n’étaient pas unies et se disputaient sans cesse le pouvoir (Radu : « în tagma noastră boierească zace pricina răului și a nenorocirilor », ALMAS, D., 1977 : 208).

Le caractère dramatique de l’action n’est pas l’un des traits forts de ce roman. Les derniers événements sont en effet dramatiques (les humiliations de Brancoveni, la torture, l’exécution), mais le dramatisme et l’intensité de l’action dans son ensemble sont diminués par de longues discours des héros, par leur remémorations, par leur répliques invraisemblables (un commerçant bulgare demande Radu pourquoi les Brancoveni sont accusés par le vizir, car ils ne voulaient que la liberté et le bien du pays, Brancoveanu demande à Osman aga ce qu’il voyait de mal dans son désir d’unifier les pays roumains etc.).

Le roman n’a pas d’équilibre compositionnel et ne peut pas être nommé historique, car on ne voit pas des forces en opposition : il s’agit d’un épisode malheureux pour l’histoire personnelle de la famille Brancoveanu (et pour l’histoire de Valachie), mais tous les héros de cet épisode font partie des classes « supérieures », qu’il s’agit de Brancoveanu, du grand vizir et du sultan ou même de l’empereur allemand, à qui Radu demande aide, sans succès.

De plus, ni même Brancoveanu n’a pu prévoir ce complot contre lui et le lecteur apprend les événements en même temps que le prince roumain ; on ne voit pas du tout la préparation attentive qui était faite dans les romans de W. Scott, de manière que l’écrivain puisse justifier l’apparition de son héros moyen ou de la grande personnalité historique. Chez Almas, on sait tout dès le début du livre, on n’est surpris à aucun moment au cours de l’action et l’auteur remplit les espaces blancs par des aventures, des éléments sensationnels ou surnaturels ou par de longues descriptions des événements historiques, confiées, comme on l’a déjà vu, aux Brancoveni humiliés et torturés.

Les aventures et les éléments sensationnels sont fournis par le personnage Radu, qui échappe plusieurs fois aux Turques, puis à son rival, Stefan Cantacuzène, devenu, entre temps, prince de Valachie. Radu met au point un projet d’évasion pour sa famille et celui d’une révolte nationale contre les Cantacuzènes et traverse tous les pays roumains avec sa bien-aimée, Ancuta Cantemir. Toutes ces actions sont rapidement présentées et accompagnées quelques fois de courts passages descriptifs ou d’évocations.

L’élément miraculeux et surnaturel apparaît lorsque le narrateur présente, d’une façon obsessive, les trois bijoux que la princesse Maria Brancoveanu donne à son fils Radu, pour son épouse, Ancuta : une paire de boucle d’oreilles qui symbolise la Transylvanie, une bague, qui symbolise la Moldavie et une pafta (ornement vestimentaire – n. a.) avec le diamant de la famille Basarab – la Valachie. On ne remarque pas dès le début l’aspect surnaturel de ce trésor, mais le lecteur va apprendre qu’il a des pouvoirs magiques : Radu déclare, devant les Turques qui veulent le torturer, qu’il détient le diamant magique des Basarab et qu’il est invulnérable. C’est probablement une technique d’intimidation et une ruse pour gagner du temps, mais à un autre moment dans le roman Radu dit que ce trésor des Brancoveni symbolise les trois pays roumains et qu’il porte avec lui une malédiction qui atteindrait ceux qui voudraient s’emparer de lui et le faire quitter le territoire roumain.

Le peuple est presque absent dans le roman de D. Almas. On voit quelques serviteurs des princes qui sont des gens loyaux, prêts à se sacrifier pour leurs maîtres, tel Sava Usurelu, le confident de Radu, et Smaranda, la servante d’Ancuta. Leurs caractères sont réduits à quelques lignes, ils sont tous schématisés (bonté, générosité, loyauté). On ne connaît même pas leur origine, leur occupation avant de rencontrer leurs maîtres actuels ; ils n’en sont que des accessoires, nécessaires à  l’authenticité des faits racontés et utilisés des fois pour donner un impulse au mouvement narratif (Sava, par exemple, fait sauver Radu à plusieurs occasions).

Il existe aussi une masse anonyme, informe du peuple, qui est composée de « paysans », « paysannes », « des gens », qui parlent de temps en temps, pour manifester leur étonnement vis-à-vis du malheur de Brancoveni, pour élogier le régne de Brancoveanu, ses qualités et ses actes de charité et pour se lamenter au regard des nouveaux dirigeants, les Cantacuzènes.

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